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Guerre des mots et ingénierie linguistique : Le régime de Kaboul accentue la censure du persan (dari) au sein des universités privées

Rédaction de Hamdam NewsPar Rédaction de Hamdam News·Rédaction Hamdam·17 juil. 2026·4 min de lecture
The Saleha Bayat building at American University of Afghanistan in Kabul.
The Saleha Bayat building at American University of Afghanistan in Kabul.

KABOUL – Le paysage de l'enseignement supérieur en Afghanistan, déjà profondément fragilisé par des restrictions structurelles, économiques et idéologiques drastiques, est aujourd'hui le théâtre d'une offensive linguistique de grande envergure. Selon des informations concordantes rapportées par des sources médiatiques locales, le ministère de l'Enseignement supérieur du régime des Taliban a émis une nouvelle directive contraignante à l'ordre des institutions académiques privées du pays. Cette mesure enjoint formellement à chaque université privée de modifier immédiatement la terminologie employée sur leurs plateformes numériques, leurs canaux de communication officiels et leurs réseaux sociaux. Plus spécifiquement, le pouvoir exige l'éradication des termes persans (dari) « Daneshgah » (université) et « Daneshkadeh » (faculté), pour les remplacer par des équivalents issus de la langue pachto, à savoir « Pohantoun » et « Pohanzy ».

L'examen de cette décision, permet de décrypter ce phénomène non pas comme une simple harmonisation administrative, mais comme une politique délibérée d'ingénierie identitaire, de centralisation culturelle et de marginalisation institutionnelle de la langue persane en Afghanistan.

1. Le décryptage de la censure numérique : Une mise au pas des espaces virtuels

Les investigations menées sur le terrain et l'observation des réseaux sociaux par les observateurs locaux révèlent que la contrainte s'applique déjà de manière effective et rigoureuse. Par crainte de lourdes sanctions administratives, d'amendes ou de fermetures forcées, plusieurs établissements privés ont modifié en urgence l'intitulé de leurs pages officielles sur des plateformes telles que Facebook, Telegram et Instagram, remplaçant le mot « Daneshkadeh » par « Pohanzy ». Cette incursion directe du pouvoir central dans la gestion des canaux de communication numériques des institutions privées marque un pas supplémentaire dans le contrôle totalitaire de l'espace public et virtuel par le ministère de l'Enseignement supérieur.

Depuis le changement de régime en août 2021, les autorités de fait ont entrepris une entreprise systématique d'épuration lexicale au sein de chaque université publique du pays. Les plaques signalétiques historiques rédigées en persan ont été méthodiquement démontées dans plusieurs provinces clés, notamment à Balkh, Hérat et Kaboul, pour être remplacées par des inscriptions bilingues pachto-anglais ou exclusivement pachto. En étendant aujourd'hui cette obligation au secteur privé et aux espaces de communication numérique, le régime cherche à colmater les derniers espaces de liberté linguistique où la nomenclature persane traditionnelle subsistait encore.

2. La langue comme instrument de domination et de polarisation politique

En sociologie du pouvoir, la langue n'est jamais un outil neutre de communication ; elle est le reflet direct de rapports de force politiques et de stratégies d'hégémonie. En Afghanistan, la dualité linguistique entre le pachto (langue de l'ethnie traditionnellement dominante au sein de l'appareil des Taliban) et le dari (variante locale du persan, historiquement utilisée comme langue administrative, littéraire et véhiculaire par une grande partie de la population, notamment les Tadjiks, les Hazaras et les Ouzbeks) a souvent été instrumentalisée par les régimes successifs.

Toutefois, sous la gouvernance actuelle, cette instrumentalisation prend une tournure d'exclusion identitaire radicale. En proscrivant des termes séculaires comme « Daneshjou » (étudiant), « Daneshkadeh » (faculté) et « Daneshgah » (université), sous le prétexte idéologique qu'ils s'apparentent au persan parlé en Iran (farsi), le régime tente de rompre les ponts culturels et intellectuels transfrontaliers de la communauté persanophone d'Afghanistan.

Pour de nombreux citoyens et intellectuels, cette interdiction est perçue comme une tentative d'assimilation forcée et une politique d'ethno-nationalisme visant à imposer une identité monolithique à un pays intrinsèquement pluriculturel et multiethnique.

3. Les réactions de la société civile et l'alerte de l'UNESCO

L'annonce de cette directive a immédiatement suscité une vague d'indignation et de protestations vigoureuses de la part des écrivains, des poètes, des professeurs d'université et des militants des droits culturels en Afghanistan et au sein de la diaspora. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses campagnes de sensibilisation ont été lancées pour dénoncer ce que les internautes qualifient de « fascisme linguistique » et d'« effacement culturel ». Pour ces opposants, la défense des mots n'est pas une simple querelle de vocabulaire ou de sémantique, mais un acte de résistance politique pour la préservation de leur mémoire historique et de leur patrimoine immatériel.

Cette crise interne fait écho aux préoccupations globales exprimées par les instances internationales. L'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture) a rappelé à plusieurs reprises que la diversité linguistique à l'échelle mondiale est de plus en plus menacée par des politiques d'homogénéisation forcée menées par des régimes autoritaires, entraînant la disparition progressive de pans entiers du patrimoine culturel humain. En Afghanistan, si la censure du dari au sein de l'université ne menace pas la survie immédiate d'une langue parlée par des millions de personnes, elle fragilise considérablement son statut académique, sa transmission scientifique et sa légitimité institutionnelle face aux générations futures.

4. Le paradoxe d'un système universitaire exsangue

Il est particulièrement frappant de constater l'énergie et les ressources déployées par le ministère de l'Enseignement supérieur pour régenter la terminologie linguistique, alors que l'université afghane traverse la crise existentielle la plus grave de son histoire moderne. Privées de leurs étudiantes en raison de l'interdiction systémique d'éduquer les femmes, confrontées à une fuite massive de leurs professeurs qualifiés vers l'étranger et asphyxiées par une crise économique et financière globale, les universités privées luttent quotidiennement pour leur simple survie.

L'approche académique critique met ici en lumière un paradoxe saisissant : alors que les infrastructures du savoir s'effondrent et que le niveau académique global régresse faute de moyens, de matériel de recherche et de libertés fondamentales, la priorité politique absolue du régime reste le contrôle idéologique et la traque des mots d'origine persane. Cette focalisation sur les signes extérieurs du pouvoir et sur l'uniformisation linguistique démontre que pour les autorités de Kaboul, l'université est d'abord conçue comme un outil de reproduction idéologique et de contrôle social, bien avant d'être un centre d'excellence scientifique ou d'émancipation intellectuelle.

Conclusion

La décision d'interdire les mots « Daneshgah » et « Daneshkadeh » dans les institutions privées d'Afghanistan confirme la trajectoire ultra-conservatrice et centralisatrice du régime de Kaboul. Cette guerre sémantique, loin d'être anecdotique, touche au cœur même de l'identité des peuples d'Afghanistan et de leur droit à l'éducation dans leur propre variante linguistique. Face à cette entreprise d'effacement, la langue persane devient, plus que jamais, un espace de dissidence, de préservation identitaire et de revendication culturelle pour la diaspora et les populations de l'intérieur.

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