La rhétorique triomphaliste d'Abdul Latif Nazari à l'ouest de Kaboul : Entre construction du mythe de la souveraineté et paradoxes d'une intégration de façade

Rédaction Hamdam News
Paris- Lors d'un récent séminaire scientifique organisé dans les quartiers de l'ouest de Kaboul, une zone majoritairement habitée par la communauté chiite et hazara, le vice-ministre de l'Économie du régime des Taliban, le Dr Abdul Latif Nazari, a prononcé un discours d'une grande portée politique et symbolique. Devant un auditoire composé de résidents locaux, d'universitaires et de notables, ce haut fonctionnaire a affirmé avec force que les forces de l'émirat islamique avaient « vaincu et mis à genoux la plus grande armée du monde », faisant explicitement référence aux forces armées des États-Unis et de la coalition de l'OTAN. Selon lui, cette défaite historique doit servir de « leçon définitive » pour toute puissance étrangère qui ambitionnerait de s'ingérer à nouveau dans les affaires souveraines de l'Afghanistan.
Au-delà de la simple déclaration propagandiste, cet événement et le profil même de son orateur méritent une analyse académique approfondie afin de déconstruire les dynamiques de légitimation interne, l'usage de la rhétorique de la souveraineté absolue, et le rôle complexe dévolu aux figures intellectuelles issues des minorités au sein de l'appareil d'État des Taliban.
1. Le profil d'Abdul Latif Nazari :
Un intellectuel hazara au service du discours officiel
Pour comprendre la portée de cette déclaration, il est indispensable d'analyser la trajectoire d'Abdul Latif Nazari. Contrairement à la majorité des cadres du mouvement des Taliban, issus des madrasas traditionnelles et de l'ethnie pachtoune, le Dr Nazari est un intellectuel d'origine hazara, titulaire d'un doctorat en relations internationales et ancien professeur d'université. Sa nomination au poste de vice-ministre de l'Économie après août 2021 a été largement perçue comme une tentative stratégique du régime de Kaboul de projeter une image de pluralisme, d'inclusivité et de technicité face aux critiques de la communauté internationale.
En envoyant Nazari s'exprimer dans l'ouest de Kaboul (notamment dans le secteur de Dasht-e-Barchi), un bastion historique de la minorité hazara chiite qui a subi de multiples discriminations et des attaques sanglantes de l'État islamique au Khorasan (EI-K), les Taliban poursuivent un double objectif :
La pacification par le discours nationaliste : En insistant sur la « victoire commune » contre l'occupant étranger, le régime tente de transcender les clivages ethniques et confessionnels pour fondre la population dans un grand récit patriotique unifié.
La recherche de loyauté : Utiliser une figure intellectuelle respectée au sein de sa propre communauté permet de légitimer le pouvoir central auprès d'une population historiquement marginalisée et méfiante vis-à-vis des autorités sunnites de Kaboul.
2. Le mythe de la "victoire sur l'empire" comme pilier de légitimité
La formule selon laquelle l'Afghanistan a « mis à genoux la plus grande puissance mondiale » constitue la pierre angulaire de la rhétorique politique des Taliban. En l'absence de reconnaissance internationale formelle et face à d'immenses défis économiques, le régime utilise le mythe de la victoire militaire comme principale source de légitimité interne.
Dans une perspective d'analyse du discours, cette sémantique de la "victoire absolue" remplit plusieurs fonctions psychologiques et politiques :
Justification des privations : Elle demande implicitement à la population d'accepter les difficultés économiques actuelles au nom de la dignité retrouvée et de l'indépendance nationale reconquise.
Sanctuarisation du territoire : En érigeant le pays en « tombeau des empires », les Taliban adressent un message de dissuasion aux acteurs régionaux (tels que le Pakistan, l'Iran ou les pays d'Asie centrale) et occidentaux, affirmant qu'aucune ingérence ne sera tolérée.
Mobilisation de la jeunesse : Ce récit épique vise à maintenir un haut niveau de ferveur patriotique et idéologique, notamment parmi les jeunes générations qui pourraient être tentées par la dissidence ou l'exode.
3. Le paradoxe de l'exode des cerveaux et de la crise des universités
Il est particulièrement ironique que le Dr Nazari ait choisi un "symposium scientifique" pour exalter la victoire des Taliban, alors que le paysage éducatif et académique de l'Afghanistan traverse la crise la plus grave de son histoire moderne. Depuis la fermeture des portes de chaque université aux jeunes filles et l'imposition de restrictions drastiques sur la liberté académique, le pays fait face à une fuite des cerveaux sans précédent.
Des milliers de professeurs d'université, de chercheurs et d'étudiants brillants — dont une forte proportion issue de la communauté hazara qui accorde traditionnellement une importance vitale à l'éducation — ont fui le pays pour chercher asile en Europe, en Amérique ou dans les pays voisins. En célébrant une souveraineté militaire retrouvée, le discours officiel passe sous silence le démantèlement des structures de savoir et l'appauvrissement scientifique du pays. L'approche académique critique nous invite ici à souligner le contraste saisissant entre la fierté affichée d'avoir vaincu la modernité occidentale sur le plan militaire, et la dépendance absolue du pays vis-à-vis de l'aide humanitaire internationale pour la survie de ses structures économiques et éducatives de base.
4. Les limites de la Realpolitik interne
Bien que le Dr Nazari s'efforce de présenter le régime des Taliban comme un rempart contre l'impérialisme et un garant de la sécurité nationale, la réalité sur le terrain révèle des failles structurelles importantes. La communauté hazara continue de faire face à des menaces sécuritaires chroniques, notamment de la part de l'EI-K, qui contredisent le narratif officiel d'une paix totale retrouvée.
De plus, l'intégration de personnalités comme Nazari au sein de l'administration reste largement technique et périphérique. Les véritables leviers du pouvoir politique, sécuritaire et idéologique demeurent concentrés entre les mains du premier cercle de l'Émir Hibatullah Akhundzada à Kandahar et de la faction dure du réseau Haqqani à Kaboul. Les déclarations de Nazari, bien que percutantes sur le plan rhétorique, illustrent les limites d'une parole politique qui doit constamment s'aligner sur la ligne la plus conservatrice du régime pour conserver sa place au sein de l'appareil d'État.
**Conclusion
Le discours d'Abdul Latif Nazari à l'ouest de Kaboul illustre parfaitement l'art de la propagande de l'émirat islamique : utiliser des cadres hautement éduqués et issus de minorités pour diffuser un message de cohésion nationale fondé sur la mémoire de la lutte armée. Cependant, cette insistance sur la victoire militaire peine à masquer les crises profondes qui assaillent l'Afghanistan, qu'il s'agisse de l'effondrement économique, de la fermeture des universités pour les femmes ou de l'exode massif des forces vives du pays.
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